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    Tribune *‹‹ Bénin : La Corruption au-delà du sens commun ››* _(Une contribution du Sociologue Joël Tchogbé)_ - Les Pharaons

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    Au moment où l’actualité sociopolitique régionale est rythmée par le requiem des démocraties et la restauration des systèmes autoritaires portés par des militaires qui marquent leur retour au pouvoir, le Bénin reste engagé dans une dynamique de quête d’un développement durable. Le Gouvernement du Président Patrice Talon multiplie les initiatives pour assainir les mœurs, créer et renforcer un environnement favorable à la bonne gouvernance, combattre le vice et élever la vertu au rang de valeur absolue. Dans le champ de tir du pouvoir de Cotonou, la Corruption et ses corollaires. Le but ultime est de parvenir à enrayer ce mal du siècle qui brise les rêves, ruine les espoirs, ronge et alourdit la marche vers un mieux-être collectif. En plus de l’arsenal de lutte qui existe déjà, la Présidence de la République accueille bientôt une Cellule de dénonciations et de plaintes portant sur des actes de corruption. Il s’agit là, de l’avis des tenants du pouvoir, d’une nouvelle preuve de l’engagement du Gouvernement à enrayer la corruption sous toutes ses formes. Cependant, des questions légitimes se posent : Le Gouvernement parviendra-t-il à enrayer la corruption ? L’approche de lutte adoptée jusqu’ici est-elle à la hauteur des ambitions ? Les outils de lutte intègrent-ils les propriétés du fait corruptif ? Les armes déployées pour enrayer le phénomène sont-elles adaptées aux spécificités de l’environnement corruptogène béninois ?

    Alors que j’étais entrain de mettre en forme les idées qui me paraissent essentielles sur le sujet, la chaîne de télévision nationale ( Ortb) s’est proposée de traiter de la thématique ce mercredi 26 janvier 2022 avec des techniciens et experts. J’ai été associé à cette initiative qui m’a permis de partager avec nos compatriotes les idées qui, je l’espère, vont aider à faire progresser la lutte contre la corruption. Le sujet au menu de ce panel télévisuel est au confluent de la politique, de la gouvernance, de la société et de la culture. Il s’agit de la Corruption. Le thème retenu par mon confrère Hermann AMEGAN est d’ailleurs évocateur : « Lutte contre la corruption : Des indélicatesses malgré les sanctions ». Sous le prisme de la science, de l’œil de l’observateur neutre et des faits, nous avons, chacun dans la sphère de ses compétences, diagnostiqué les causes de la persistance des faits de corruption dans l’espace institutionnel, et ce, malgré le cadre juridique contraignant, les politiques dissuasives et répressives en cours sous l’administration TALON. Je vous propose ici, les *idées-forces* de ma lecture sur la problématique de la corruption qui persiste en dépit des politiques volontaristes. La trame de mon argumentaire s’abreuve d’éléments factuels, de théories en sociologie des organisations, de la dynamique des groupes et/ou des sous-espaces cultuels, professionnels, familiaux. À dominance déterministe, l’approche que j’emploie ici propose un diagnostic des causes historiques qui élèvent la corruption au rang de coutume et ouvre les perspectives pour circonscrire le mal.

     

    *1) Du repère temporel*

    Une analyse située et contextuelle de la corruption au Bénin perdrait de sa saveur si l’on ne l’inscrit pas dans une approche diachronique pour tenter d’en saisir ses ressorts et mobiles aux frontières poreuses. Ces ressorts ont des frontières poreuses justement parce qu’ils se nourrissent à la fois de l’histoire, des mutations, des dynamiques politiques et sociétales.

    Dans les années 90, les États africains et plus spécifiquement ceux situés dans la région ouest-africaine ont opéré les premières transitions démocratiques. Le Bénin en était d’ailleurs le pionnier. Seulement, au Bénin comme dans la plupart des pays de la *sous-région*, la démocratie adoptée comme une idéologie dominante suite à l’éclatement du bloc de l’Est ( triomphe du capitalisme sur le communisme) n’a presque jamais été accompagnée des politiques transformation nelles des schèmes mentaux pour façonner l’esprit des individus.

    Du coup, la démocratie est restée ces 30 dernières années comme cette enseigne posée au fronton des pays mais sans un contenu réel d’actions en faveur de l’Homme; l’Homme vu ici comme des acteurs rationnels ayant des visées et buts parfois et souvent contradictoires. Il va se produire un fait tout à fait banal au cœur des jeunes démocraties : Il s’agit d’une transposition ou d’une transplantation des reliques et survivances des régimes autoritaires de type monarchique. À quelques exceptions près, ces types de régimes s’accommodent parfaitement à des États patrimoniaux où les ressources publiques sont confondues aux ressources privées. Le patrimoine de l’État est confondu au patrimoine privé. Le monarque et son cercle rapproché peuvent se servir allègrement dans les caisses publiques sans rendre compte à qui que ce soit. Si ces caisses sont vidées en pleine année budgétaire, plusieurs autres campagnes de levée de fonds sont lancées. *Le prétexte souvent avancé comme argument est simple : “Un budget voté est un budget entièrement consommé”*. Diantre ! Les sujets, quoique frustrés sont astreints à faire suite à la demande des collecteurs. Certains pays d’Europe ont connu cette expérience à une époque de leur histoire.

    Malheureusement, au cœur de nos jeunes démocraties sur le continent, ces réflexes n’ont jamais quitté les acteurs. La corruption, qu’elle soit micro, méso ou macro, n’est qu’une survivance, une relique ou encore un héritage de cette époque glorieuse des Etats patrimoniaux que l’on pensait pourtant révolue. Le Bénin n’échappe donc pas aux effets de résistance de ces reliques des États patrimoniaux où néopatrimoniaux. À tous les niveaux de la chaîne publique, la superposition des deniers publics et privés renvoie à la corruption. Au plan historique et contextuel, le phénomène de la corruption s’analyse parfaitement dès lors que la transition démocratique n’a vraiment pas été accompagnée des politiques publiques *d’éducation axée sur le caractère sacré du patrimoine commun autrement dit* de promotion d’une saine citoyenneté orientée vers des valeurs décousues de la quête absolue du gain matériel et financier.

    *2- De l’ancrage du fléau au Bénin*

    La corruption est un fait pathologique. La corruption est donc tout, sauf un fait normal. Elle est un cancer dont l’excroissance, si elle est tolérée, ne présage d’aucun lendemain meilleur pour le pays. La corruption s’inscrit dans le continuum de la perversion d’une ‹‹ culture du cadeau ››; culture elle-même bien enchâssée dans les traditions africaines. Depuis le renouveau démocratique, aucun régime n’a pu échapper aux effets nocifs de la corruption. Dans son ouvrage intitulé _Bénin, Une démocratie à rudes épreuves_ publié en 2019, Erasme Raoul Gléssougbé, relève la présence d’une corruption à double pans. Qu’il s’agisse d’une ‹‹ corruption isolée ou petite corruption ›› ou encore d’une ‹‹ corruption systémique ou de grande ampleur ››, tous les régimes, sans exception aucune, ont été rythmés par des faits de corruption. Volontier, je me prive du devoir d’étaler ici la longue liste des faits hideux de corruption qui continuent d’ailleurs de constiper les Béninois. De toutes les façons, la résonance de ces faits est encore vive dans les mémoires.

    Sous nos yeux, les pratiques corruptives, telles des graines, se sont développées sur le terrain fertile d’une culture de tolérance. Tant que le corrompu, le corrupteur et les bénéficiaires des gains de la corruption trouvent pour leur compte, le jeu est quitte. Or, les pratiques corruptives qui s’émancipent sur un marché de tolérance populaire obéissent aux mêmes règles que les relations sociales qui, quand elles prennent un caractère routinier et répétitif, deviennent une coutume. Mieux, quand ces relations sont établies depuis un long moment, elles s’insèrent dans l’identité collective pour devenir une seconde nature: on parlera de mœurs. Régulières et tolérées par les actions conjuguées des décideurs d’une part, l’ignorance et l’hypocrisie des populations d’autre part, les pratiques corruptives ont acquis un statut de coutume au Bénin. Le mal est désormais là et presque normalisé sous le sceau d’une coutume dont les propriétés sont décrites par Max Weber dans la conceptualisation de la vie sociale. La corruption, mal du siècle, est aussi bien assis dans une ritualisation des pratiques corruptives comme énoncé par Erving Goffman. Une coutume suppose des valeurs partagées qu’elles soient mauvaises ou bonnes, des codes de vie, une façon de penser et d’agir. Elle définit l’identité d’un personnage, d’un peuple ou d’une communauté professionnelle. Un simple coup d’éponge ne parvient donc pas à ôter une coutume. Ainsi, en est-il des pratiques corruptives galopantes au Bénin. En dépit des professions de foi des gouvernants, d’un régime législatif trop répressif et de l’action musclée des juridictions compétentes ( Cour de Répression des Infractions Économiques et du Terrorisme, Brigade économique et financière, etc), l’extinction de la corruption n’est pas pour demain. Il est d’ailleurs illusoire de nourrir le rêve d’une ” corruption zéro ” dans une société. Cette vision idyllique du monde ne peut que servir de référent pour développer une résilience dans la marche vers la perfection. Tout comme le crime qui est ” normal ” en raison de la présence des criminels dans toutes les sociétés, la corruption est aussi présente dans tous les pays du monde. Des corrompus et des corrupteurs existent dans toutes les sociétés. L’ambition rationnelle est de travailler à conférer à la corruption un caractère moyen en tant que phénomène social. Le scandale financier des 18 milliards FCFA au Conseil National des Chargeurs du Bénin révélé par le rapport d’une enquête parlementaire, la dilapidation des ressources financières à l’Agence Nationale des Transports Terrestres, l’affaire de la vente de la nationalité béninoise aux étrangers avec un marché noir en plein essor à la Direction de l’Emigration et Immigration (DEI),… sont autant de faits qui prouvent que la lutte contre la corruption est une quête permanente. Elle n’est pas une destination. Il s’agit d’une course de relais. La persistance de ces faits de corruption a trois (3) mérites au moins qu’il faut cerner en guise de leçons à tirer :

    *Primo*. Elle montre que tout système structurant présente toujours des failles tant que nous avons des acteurs rationnels au cœur du système avec des objectifs parfois contraires à ceux de l’organisation. Une organisation est d’ailleurs le carrefour d’une négociation, d’un brassage ou d’une cohabitation des règles formelles et informelles. Tandis que les règles formelles combattent la corruption en tant qu’acte de déviance, les règles informelles vont la semer, l’arroser, la protéger et *lui procurer le fumier nécessaire pour sa croissance* . Dans les chaînes d’exécution et de contrôle au sein de l’administration, ces règles informelles feront consensus tant les dividendes qu’elles génèrent concourent à satisfaire les attentes de tous. Les hommes trouveront toujours le moyen de contourner les règles formelles pour utiliser les zones d’incertitude au sein de l’administration pour parvenir à leurs fins.

    *Secundo* : Cette persistance des faits de corruption révèle aussi la fragilité ou les limites du système en place. Ceci intègre parfaitement à la fois le système de dissuasion et le système de répression.

    *Tertio* : Cette persistance des pratiques corruptives est une opportunité d’innovation et d’ouverture d’esprit. Loin de verser dans un pessimisme excessif, il faut admettre que la corruption ne peut être effacée dans l’absolu. Il ne s’agit pas non plus d’encourager les candidats à la corruption. Mais la persistance d’une ” corruption moyenne ” est utile c’est-à-dire nécessaire à la bonne santé sociale. Et pour cause ! Une société qui aurait étouffé toute déviance par rapport à la norme interdirait en même temps toute possibilité d’innovation. C’est sous le prisme d’innovation qu’il faut appréhender l’idée de la création d’une nouvelle cellule à la Présidence de la République destinée à recevoir directement les plaintes et dénonciations d’actes de corruption de la part des populations. Le cœur du pouvoir ( Présidence) souhaite ainsi être connecté directement aux populations. Ce modèle n’inhibe pas non plus les craintes légitimes des uns et des autres. Cette nouvelle cellule ne naît pas sur un terrain vierge. Elle fait suite au décret pris en 2006 pour consacrer le 8 décembre de chaque année comme la journée nationale de lutte contre la corruption. Cette nouvelle cellule naît aussi sur les cendres de l’Autorité Nationale de Lutte contre la Corruption ( ANLC) dissoute et remplacée par le Haut-Commissariat à la Prévention de la Corruption. De bon droit, beaucoup craignent d’ailleurs un greffe préjudiciable à la lutte contre la corruption. Tant cette nouvelle cellule et le Haut-Commissariat semblent poursuivre les mêmes buts. Mais pour qu’elle soit célébrée comme une innovation productive, cette nouvelle cellule devra s’attacher au principe d’impartialité dans le traitement des plaintes, respecter scrupuleusement le droit du peuple à l’information en mettant sur la place publique les faits de corruption sans sélection selon les colorations partisanes et ouvrir la voie à une procédure judiciaire avec des acteurs de la maison justice libres dans leur office.

    *3- De la prévention rationnelle*

    Face à une « corruption coutumière » qui défie jusqu’ici toutes les digues, il est utile de changer de paradigme de lutte. La perspective causale me paraît plus appropriée. En 2016, le rapport d’évaluation sur le Système National d’Intégrité du Bénin (SNI) alertait déjà sur l’émergence et une implantation d’une corruption systémique et endémique dans les administrations publiques béninoises. Le rapport est plus explicite et parle d’une corruption tolérée et banalisée. Elle est systémique parce que ses causes ne se trouvent pas uniquement dans les couloirs de l’administration. Cette corruption se vit dans les relations professionnelles, entre patrons/ employés, Directeurs généraux/ Conseils d’administration, agents/agents. La corruption était aussi favorisée par la nature du système d’offre de service non digitalisé occasionnant du coup un contact fréquent entre usagers et agents de l’administration publique. La corruption systémique postule aussi que corrompus et corrupteurs viennent dans l’administration dans une prédisposition d’esprit à nourrir un marché de corruption. Cette prédisposition d’esprit, les acteurs l’ont cultivée dans les cadres de socialisation (familles, églises, associations, etc.). Dans ces différents cadres, de petits faits de corruption sont entretenus et tolérés. Cette corruption isolée ou à petite échelle est minimisée et ne suscite ni indignation ni réprobation populaire. Même dans les rites cérémoniels qui sont synonymes de douleur et de consternation, un marché de corruption se développe autour de l’entraide. Le soutien n’est plus désintéressé. Entre l’acteur éploré et l’acteur qui offre son soutien, il s’est créé naturellement un contrat tacite de retour sur l’aide un peu comme dans les relations de transaction commerciale au marché. Une économie de marché se développe donc autour de la mort. Le système de l’entraide désintéressée qui symbolisait l’identité africaine est ainsi dévoyé, travesti et perverti sur l’autel d’un marché de corruption implicite. Mais tant que tout le monde s’y satisfait, cela ne pose aucun problème. Le fait est même toléré. Or, ce sont ces petits agrégats de corruption qui façonnent progressivement l’esprit des acteurs; lesquels finissent par vider les caisses de l’État dès qu’ils se retrouvent à la place qu’il faut ou quand ils en ont l’occasion. La grande corruption décriée n’est que l’effet explosif de la petite corruption. Elle ne peut donc être efficacement combattue si la stratégie n’intègre pas un travail sur l’homme dans son quotidien. Il s’agit d’étouffer rapidement les petits nids de corruption depuis les basses classes ; travailler à réduire l’attachement excessif au matériel ; infléchir l’élan de marchandisation des rapports sociaux au quotidien et construire une pensée nationale et patriotique à élever comme valeur fondamentale chez les acteurs quelle que soit la sphère dans laquelle ils se retrouvent ; apprendre et préparer les acteurs à assumer leur statut de citoyen ; reprogrammer les acteurs à arrêter de prendre comme unique critère de réussite sociale le poids des avoirs financiers et matériels, etc.

    Au moment où je m’apprête à suspendre le cours de ma réflexion l’instant d’une ébauche comme celle-ci, le dernier rapport 2021 sur l’Indice de Perception de la Corruption ( IPC) publié le 25 janvier 2022 par Transparency International classe le Bénin à la 78è place sur les 176 pays et territoires évalués. Un bond de 5 places comparativement au rapport 2020 qui classait le Bénin à la 83è place. Un progrès encourageant certes, mais qui ne peut donner lieu à une quelconque célébration trop hâtive. Il s’agit de petits pas dans la bonne direction. Les efforts doivent se poursuivre. Le chantier reste entier et le Gouvernement semble l’avoir compris. La corruption est là. Elle est parmi nous. Nous la côtoyons chaque jour. Tous sur la ligne de front pour faire reculer les frontières de ce mal du siècle !!!

    *_Joël TCHOGBÉ_*
    _Sociologue, Attaché de recherche, Journaliste_

    Équipe Pharaons



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